Samedi 6 h 30 du matin. Rendez-vous est donné devant l’une des plus célèbres boulangeries de New York. Alors que la ville qui ne dort jamais se repeuple peu à peu d’ouvriers encore engourdis de sommeil, premiers travailleurs du week-end déjà pressés de regagner leur chantier, Robert, lui est dans la file. Assis dans son inséparable transat bleu, il attend…

Ce grand gaillard au sourire d’ado et aux ongles faits, une casquette noir et blanc à l’effigie des Yankees vissée sur la tête, regrette juste de ne pas avoir pensé à prendre des vêtements plus chauds. Car son métier à lui, Robert, c’est d’attendre, partout, été comme hiver, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit et quel que soit le temps.

Cette occupation qui était une simple activité de dépannage au départ, Robert Samuel, du haut de ses 40 ans, en a fait un vrai « business ». « Je venais d’être licencié d’une société de téléphonie après avoir été opéré d’une hernie discale, raconte, encore épaté, ce New-Yorkais d’origine texane. J’étais devenu trop lent. C’était il y a trois ans. Je me suis alors demandé comment j’allais payer mes factures. L’idée d’attendre pour les autres m’est alors venue. C’était par pure nécessité au départ. »

Aussitôt, Robert poste une annonce sur Craigslist, un site internet « trouve tout » très populaire aux États-Unis et c’est très vite une cascade d’appels qui s’ensuit. « Avec juste : « J’attends pour vous » et mon numéro de téléphone dans l’annonce, j’ai reçu mes premières demandes, c’était pour l’iPhone 4. Depuis, mon portable ne s’est plus arrêté de sonner, de jour comme de nuit. »

De l’attente pour la sortie de la dernière paire de baskets de marque au sac super luxe, en passant par l’achat de tickets pour des shows à Broadway, de simples posters gratuits, des jeux vidéo ou encore d’un match du Super Bowl, les commandes concernent tout type d’achats et tous les publics aussi.

« Cela va du New-Yorkais pressé aux touristes souhaitant économiser leur temps pour profiter à plein de la City, résume Robert, toujours un œil sur le portable. Ce qu’il faut savoir, c’est que New York est la ville des exclusivités. Ce qui sort ici ne sort pas forcément ailleurs. C’est aussi pourquoi il y a tout le temps la queue. »

Ce samedi, Robert a quitté son appartement de Chelsea à la fraîche pour planter sa chaise tout près de là, au 189th Spring Street à Soho, devant la célèbre boulangerie du Beauvaisien Dominique Ansel. Cet ancien de chez Fauchon est devenu célèbre avec son « cronut », un savoureux compromis entre le croissant et le beignet dont les New-Yorkais raffolent.

Le roi de la file d’attente n’a dormi que cinq heures, la nuit entrecoupée d’appels pour honorer huit commandes, car il faut savoir que les cronuts chez le pâtissier français, c’est au compte-gouttes, délai de fabrication oblige. À 7 h du matin, la ligne de gourmands est déjà longue. « Je suis deuxième dans la file », se félicite Robert, avant de distribuer ses cartes de visite avec un petit mot gentil pour chacun.

Aujourd’hui, Robert est même venu accompagné de Rico, un voisin et collaborateur. Sa petite entreprise qui n’a cessé de croître après d’interminables heures d’attente compte désormais un « team » de quinze personnes, dont l’ancien sans-emploi est très fier.

Rico occupe, lui, la quatrième place dans le serpentin. « Je ne refuse jamais une demande, c’est ma devise, s’honore Robert. Donc, je recrute. Et regardez, il n’y a rien à faire, juste attendre, même s’il faut souvent sortir le sac de couchage et, l’hiver, le chauffe-mains… »

Après deux heures de surplace dans un petit froid piquant, les deux hommes ressortent victorieux, de jolies boîtes jaunes à la main, avec les cronuts tout juste confectionnés pour les lève-tôt. Coût de la facture pour les clients impatients : 25 dollars (21,90 €) la première heure, auxquels s’ajoutent 10 dollars (8,76 €) toutes les trente minutes, le tout livré sans attendre, évidemment.

Mais la patience paie son homme. Robert affiche aujourd’hui un revenu de 1 000 dollars (876 €) par semaine. « On commence aussi à bien travailler avec les concierges d’hôtels, ce n’est donc que le début… »

source : Ouest-France